Le GIEC de trop

Le GIEC de trop

Ce 28 février le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié  le deuxième volet de son dernier rapport : sixième rapport d’évaluation, intitulé « Changement climatique : impacts, adaptation et vulnérabilité ».

Ce travail tombe mal, du moins pour les médias mainstream, totalement accaparés par la guerre poutinienne lancée en Ukraine quatre jours auparavant. Le rapport, pourtant bien plus alarmiste que le précédent, a bien figuré dans les pages de quotidiens nationaux, en revanche, pour ce qui est des radios et des télés, la nouvelle est passée – brièvement…

Or, ce PPA (parti de la presse et de l’argent) avait également relégué le premier volet publié en août dernier, en promouvant l’embauche du footballeur Lionel Messi au club du PSG – apprécions l’importance informationnelle de nos médias pour cette distinction « anti/pulitzérienne ».

Mais la publication tombe également mal pour les politicien-nes, qui semblent avoir « d’autres chats à fouetter » que celui de concrétiser les engagements déclarés lors des COP (conférences pour le climat)

Mais, ceux pour qui ce rapport tombe le plus mal sont d’abord les chercheurs qui y ont planché durant des mois, pour des queues de prune ?! Ensuite, pour les personnes sensibles à la dégradation  écologique et environnementale, à son crime en toute conscience et en toute impunité.

Fruit d’une collaboration internationale de 270 scientifiques issus de 67 pays, le GIEC présente l’état actuel des connaissances sur les influences perceptibles du changement climatique.

Les propositions qu’il peut formuler ne sont que des pistes que peuvent s’approprier les Etats : en aucun cas l’institution n’a le pouvoir de légiférer. Rappelons aussi que l’organisme représente les Etats et non des associations ou tout autre groupe privé, c’est un organisme public.

Son premier volet était consacré à l’état des connaissances scientifiques sur le climat, celles-ci  démontrent que le changement climatique s’accélère et s’intensifie inexorablement.

Le troisième et dernier volet devrait être publié d’ici l‘été. Sa synthèse ébaucheles différentes solutions pour atténuer le changement climatique.

Sept points clés à retenir

Le premier point clé de ce deuxième volet concerne la vulnérabilité (1) et l’exposition des personnes : 3,3 à 3,6 milliards de personnes (quasi la moitié de la population mondiale) vivent dans un environnement hautement vulnérable. Sont rappelés les rapports étroits entre les humains et les écosystèmes, avec les modèles de développement économiques classiques qui s’accroissent malgré les alertes, alors que les régions du monde ne sont pas égales face aux risques. En fonction des évolutions socio-économiques, des schémas historiques d’inégalité, de la « gouvernance » en place, la vulnérabilité des écosystèmes et des populations varie considérablement, idem au sein d’un même territoire.

Le GIEC a en particulier insisté sur les impacts du dérèglement climatique du continent africain. L’Afrique est le continent qui a le moins contribué à l’émission de Gaz à effet de serre (GES) ; il est pourtant le territoire le plus fragile aux effets du climat. Ce « champion » de la pauvreté est également en « pôle position » pour supporter les catastrophes à venir, avec peut-être la consolation que tous les continents – hautement plus pollueurs – sont concernés par les divers dérèglements.

Le deuxième point traite des nombreux dangers qui pourraient survenir simultanément, c’est-à-dire les risques d’évènements en cascade : une canicule suivie d’un méga feu par exemple suite à une sécheresse, elle même suivie d’une inondation…

A court terme (d’ici 2040), un réchauffement mondial de +1,5 °C entraînera des risques multiples pour les humains et les écosystèmes : perte de biodiversité terrestre et marine, augmentation du nombre d’espèces potentiellement exposées à des conditions climatiques dangereuses, etc. Des actions prises sur le court terme permettent de limiter quelques risques.

A moyen et long terme (de 2040 à 2100), et en fonction du niveau d’augmentation des températures, nous risquons de faire face à de nombreux aléas. Le GIEC a identifié 127 risques clés, dont les impacts évalués seraient jusqu’à plusieurs fois plus élevés que ceux observés aujourd’hui : perte de biodiversité, mortalité des arbres, augmentation des feux de forêts, impacts importants sur les écosystèmes océaniques…

Le troisième point. L’augmentation d’1,5 °C publiée en 2018 est sans appel. Si le réchauffement climatique dépasse (même transitoirement) 1,5 °C au cours des prochaines années, de nombreux écosystèmes et populations seront confrontés à des risques supplémentaires, comparé à un maintien en dessous de 1,5 °C. En fonction de la durée du dépassement et de son ampleur, certains effets pourraient être définitifs, même en réussissant à amoindrir par la suite ce réchauffement.Rappelons qu’une température maintenue en dessous de 1,5 °C entraîne de toute façon des conséquences importantes.

Le quatrième point. Le bouleversement climatique n’est pas une gageure lointaine, ses effets se font ressentir un peu partout. L’accroissement des phénomènes météorologiques extrêmes va déjà au-delà des seuils de tolérance pour de nombreuses espèces, entraînant une mort massive de plantes et d’animaux. Les impacts en cascades ou simultanés, produisent des complexités difficiles à gérer. Des millions de personnes souffrent d’une insécurité alimentaire avec une grande difficulté d’accès à l’eau.

Il n’est plus à prouver que le dérèglement du climat force aux déplacements et à l’exil des populations par millions. La majorité de celles-ci ont en général lieu à l’intérieur même d’un Etat, les mouvements hors frontière ont lieu essentiellement entre deux pays voisins. Depuis 2008, plus de 20 millions de personnes en moyenne se voient dans l’obligation de nomader chaque année à l’intérieur de leur pays pour des raisons de climat. Ces problèmes migratoires sont spécifiques au contexte local, vu qu’ils se cumulent avec les misères sociales, les problèmes politiques, géopolitiques et économiques.

Le cinquième point concerne notre santé physique et mentale à toutes et à tous ; les « caprices » du climat dressent un important problème d’ordre sanitaire. Partout, les événements de chaleur extrême ont provoqué des décès. Les maladies respiratoires vont crescendo, avec les feux de forêt, ainsi que les pathologies liées à l’eau, à la nourriture et aux animaux. Le rapport cite pour exemple la progression du choléra, provoquée par l’accumulation des pluies et des inondations.

Le GIEC a aussi dans son rapport mis l’accent sur la santé mentale, question en général cantonnée au second plan et oubliée par les pouvoirs publics. L’étude explicite notamment que « Les problèmes de santé mentale augmentent avec le réchauffement des températures, le traumatisme associé aux conditions météorologiques extrêmes, et la perte des moyens de subsistance et de la culture. » Ce phénomène est nommé « éco-anxiété ».Une autre étude publiée  par la revue The Lancet, datée de  septembre 2021, fait état que 50 % des 16-25 ans interrogés souffriraient d’anxiété, de colère, de tristesse, d’un sentiment d’impuissance et de culpabilité du fait du réchauffement climatique, et que75 % sont « effrayés » par leur futur.

De toute évidence, les impacts sur la santé physique et mentale des populations sapent plus ou moins les efforts de développement inclusif déjà pourtant rachitiques. Est-il besoin de préciser encore que les femmes, enfants, personnes âgées, populations autochtones, ménages à faible revenu et les groupes socialement marginalisés sont les plus vulnérables aux effets climatiques.

Le sixième détermine les possibilités d’adaptation inclusives et multisectorielles.

Malgré les alertes, la presque totalité des Etats sont en carence de projet. Il y a bien quelques évolutions marquant une planification, avec une mise en œuvre d’adaptations infiniment trop timides et constamment réparties inégalement.

Le rapport souligne que des solutions « intégrées et multisectorielles doivent s’attaquer aux inégalités sociales pour différencier les réponses en fonction du risque climatique. Planification intégrée, inclusive, multisectorielle, résiliente… ces termes de la novlangue ont pour objectif de présenter des solutions techniques pouvant être employées dans le cadre du système. Ils font partie de la terminologie de l’idéologie dominante et son utilisés autant par les conservateurs, les réformistes (politiciens, économistes, politologues) que par des professionnels (journalistes, chercheurs) provoquant mésinterprétation ou confusion. Enfin, ils induisent l’idée que l’on doit se conformer à l’ordre existant, rendant indispensable le développement toujours renouvelé du système capitaliste, bien évidemment… pour le bien être des personnes et de la nature. Avec ça, le premier « péquin » du coin aura certainement tout compris – merci qui ?!

Le septième et dernier point clé traite d’une planification intégrée et inclusive. Les risques observés et les tendances de la vulnérabilité de différents systèmes humains et naturels montrent qu’il est urgent d’agir en faveur d’un développement résilient au changement climatique. Traduction : la mise en place de solutions globales et innovantes, capables d’exploiter les synergies.

Un développement résilient au climat n’est possible que lorsque les gouvernements, les populations et le secteur privé font des choix qui allient les risques climatiques, à l’équité et à la justice sociale.

Une telle dynamique concerne évidemment la protection de la biodiversité et des écosystèmes. Son maintien à l’échelle mondiale dépend de la conservation efficace et équitable d’environ 30 à 50% des terres, eaux douces et océans.

Un développement résilient au climat va de pair avec une justice sociale accrue. Enfin, le rapport aborde l’enjeu énergétique, en soulignant la nécessité de diversifier ses productions notamment grâce au renouvelable. La question du stockage de l’énergie et de nouvelles performances de ses infrastructures est évoquée comme apte à réduire des vulnérabilités.

En haute mer, le verre est à moitié vide

Du 7 au 18 mars s’est tenu au siège des Nations-Unis à New-York la quatrième Conférence BBNJ (sur le droit de la mer, portant sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale). Cette session intergouvernementale devrait être un instrument juridiquement contraignant se rapportant à la Convention de l’ONU ad-hoc.

Le fait est que le gigantisme océanique est situé au-delà des zones sous responsabilité des Etats côtiers, mais dont la fréquentation s’amplifie significativement ces dernières décennies. Or, sa préservation écologique n’a pas moins d’importance que celle du plancher des vaches. Le transport maritime, la pêche, la recherche scientifique, l’exploration des grands fond, la pose de câbles… voire de pipelines. Bref, un flux continu et croissant repose sur un vide juridique en mal de protection de cet environnement.

La raison de cet optimisme est que ces deux semaines d’échanges ont donné lieu à de véritables débats entre diplomates, à des échanges techniques, des esquisses de compromis et des partenariats stratégiques, plutôt qu’à de simples déclarations solennelles de la part d’Etats opposés ou favorables.

Aucun traité n’a pu être ratifié sans qu’il n’y ait renoncement : le verre est à moitié plein ! Cet optimisme est partagé par l’ensemble des participants, dont Olivier Poivre D’Arvor, ambassadeur français des pôles et des enjeux maritimes. S’ils sont simples à expliquer ils le sont moins à savoir préserver la biodiversité marine. Pour OPDA : « Ce sont des discussions longues, techniques, mais qui se passent bien. Il n’y a pas de blocage malgré le contexte géopolitique actuel. Une cinquième session devrait probablement avoir lieu cet été, elle sera conclusive avant la fin de 2022 ».

A l’origine, le texte fondamental, signé en 1982, est vide. Pour les Nations Unies il est indispensable d’y remédier : profiter de la progression de la conscience de l’importance du monde marin pour la vie sur Terre est le leitmotive actuel.  En fin d’année, la conclusion pour le Futur traité international prendra la forme d’un outil juridique contraignant, il portera sur quatre piliers.  A PES, on se dit que c’est pas gagné ! Il suffit de constater amèrement la position des industriels et des financiers suite aux COP.

Canicule en Antarctique

Vendredi 18 mars : – 11,8 °C. C’est le record de chaleur absolu, tous mois confondus, jamais enregistré sur le plateau antarctique. Cela représente 40 °C de plus que la température moyenne en cette période de l’année sur la dernière décennie. Alors qu’en février le continent de glace atteignait sa superficie la plus basse jamais enregistrée, le rapport du Giec prévoit que le réchauffement climatique frappera davantage les pôles. Source Politis 24.03.2022.

L’urgence d’attendre

Sept mois après la publication du premier volet consacré aux connaissances… les représentants des gouvernements de 195 pays ont approuvé ce deuxième volet du sixième rapport du GIEC. Alexandre Magnan, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et coauteur du rapport, le confirme : « La bonne nouvelle est qu’aujourd’hui, nous savons de mieux en mieux ce qu’il faut faire pour lutter contre le changement climatique. » (Sic)

Pourtant, s’il est un fait avéré que les individu-es, les ménages, le secteur économique, les divers groupes d’ordres philosophiques et sociaux ont entamé une adaptation bien timide face au dérèglement climatique, celle-ci reste bien insuffisante vu l’ampleur du phénomène. C’est en effet tout le champ productiviste, extractiviste, financier qui s’y refuse, d’autant plus si le profit est égratigné, ce qui est inévitable si les recommandations sont vigoureusement suivies.

Autre gros problème, la résilience en écologie sous-tend en premier lieu l’engagement volontaire des individu-es. Pour donner un ordre de grandeur : 300 yachts émettent autant de Co2 que dix millions d’habitant-es du Burundi. Ou encore : le richissime Roman Abramovitch détiendrait la pire empreinte carbone du monde : chaque année, il émet 33 859 tonnes de Co2 alors qu’en moyenne un citoyen russe n’en émet que 11 !  L’hyper-mobilité des riches, leur excès de déplacements en avion, en yacht, en hélicoptère, leurs bringues et l’ensemble de leur surabondance : leur crime en fait, a valeur d’idéal de vie.

Malheureusement, ces « décérébrés » et leurs laquais ont les mains libres, et nombre de leurs administré-es les jalousent. Aussi, seul un cataclysme gigantesque d’un point de vu environnemental, économique, humain et de facto politique, permettra de légiférer en conséquence et récuser les comportements de la bourgeoisie.

En parallèle, plutôt que de refiler aux Ukrainien-nes les stocks d’armes de tout calibre que possèdent les Occidentaux pour bouter hors du pays Poutine, ceux-ci promettent d’amplifier l’industrie de l’armement. Aussi il importe que les chancelleries « oublient » le GIEC. Les recommandations que présenteront les scientifiques pour le troisième et dernier volet dans quelques mois a toutes les « chances » de rester lettre morte.

A coté de ça, les Etats européens notamment, ont trouvé, du fait de la guerre, l’argument pour accentuer l’agriculture intensive, produire d’avantage de pesticides et d’engrais de synthèse, et favoriser l’agro-industrie.

Ajoutons que les spéculateurs gonflent également les prix des céréales sur les stocks des récoltes de 2021, ce qui ne semble déranger ni les dirigeants, ni le PPA, qui se refusent à dénoncer ces combines. 

Crise financière, crise climatique, crise sanitaire, guerres.. en effet, le GIEC est mal tombé, mais voilà un cas d’école pour les amateurs-trices de collapsologie.

(1) Vulnérabilité : propension d’une population ou d’un écosystème à subir des dommages en cas de variations climatiques, qui dépend de leur capacité d’adaptation.

Article paru dans le n°81, février 22, dans Pour l’Emancipation Sociale

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Jano Celle

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